Une pédagogie féministe ne pourrait jamais être réduite à la sensibilisation à « l’égalité homme-femme ». Car ce qu’on entend par « l’égalité homme femme » c’est le monde où « la femme » serait l’égale de « l’homme », jamais l’inverse, et jamais au pluriel. Un féminisme basé sur « l’égalité homme-femme » cherche un monde où les femmes ont réussi à passer inaperçu dans le monde des hommes (au sens de « l’humain construit sur le modèle masculin »), où les femmes sont parfaitement assimilées dans le monde des hommes, sans l’avoir changé, et où tout ce travail d’assimilation (qui ne disparaitrait jamais pour beaucoup de femmes) serait à jamais invisible, non-reconnu, comme tout travail dit « féminin », historiquement parlant.

Une pédagogie féministe ne pourrait jamais être, apprendre aux femmes à être les « hommes », ou apprendre aux hommes à laisser les femmes être les « hommes ». Une pédagogie féministe c’est commencer dès maintenant la pratique d’un monde inouïe, où tout est à construire, car les fondements de la représentation, la politique et les rapports sociaux ont été tout chamboulés. Où l’on réécrit les rapports d’autorité et de domination qui règlent et génèrent le monde des « hommes » du haut en bas, du visible à l’invisible, du concret à l’abstrait… en commençant par la salle de classe : le rapport entre la professeure et les étudiantes, entre les étudiantes, des deux aux matières étudiées et inventées, les critères d’évaluation, la disposition spatiale et temporelle, l’organisation et la philosophie institutionnelle.

Dans une pédagogie féministe
1. On est à la recherche perpétuelle de défaire les hiérarchies enracinées entre professeure et étudiantes, et entre étudiantes elles-mêmes. De là, celles des états-nations et des entreprises multinationales.
2. On discute et on réinvente les inégalités qui existent au sein de la classe. On prend conscience et on discute des histoires diverses de chacune, et de comment elles ont formé nos vies. The personal is political. On ne s’aveugle pas aux inégalités de race, class, genre, sexualité, taille, âge etc., on en discute. On se sent parfois mal à l’aise.
3. Il n’y a pas de « contrôles », pas de notation. On lit chacune les unes et les autres et on répond, tout simplement. La « triche » passe à la « collaboration ».
4. Au lieu de la discipline il y a l’écoute et le respect ; au lieu des règles fixes, téléologiques, du régime de sens clos, il y a l’intercompréhension, la réécriture constante des codes, le multilinguisme créatif. Il n’y a pas d’assiduité forcée. Si problème de violence, on discute. Parfois beaucoup.
5. Il y a un corpus mouvant, hybride, multimédia, et non-hiérarchisé. Rien n’échappe au statut du savoir culturel. Toute le monde y contribue.
6. On utilise le corps, l’espace. On fait du bruit (si l’on a envie). On fait confiance à l’intuition mais pas que.
7. On crée, on exprime, sans jugements. On apprend à ne pas juger les autres (critique se distingue de jugement). On fait des erreurs joyeusement. On est ludiquement sérieuse et sérieusement ludique (Heta Rundgren)
8. On apprend à conjuguer les savoirs dits « immatériels » (les arts, la rhétorique, la philosophie, la science…) avec des savoirs concrets (comment bâtir une maison, comme faire pousser une tomate…). On détruit les barrières disciplinaires. On transpose, on fait des liaisons inattendues.
9. On apprend à vivre ensemble, à communiquer de façon respectueuse et non-violente.
10. On apprend à voir et à écouter tout ceux et celles que l’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, et surtout qui n’ont pas accès aux codes de réussite de la salle de classe.