La corde lui coulait, lui glissait entre les mains. Elle n’en finissait pas de la faire circuler, elle la posait à plat sur la table puis en saisissait un bout et l’agitait légèrement pour voir la secousse se propager, culminer et se disperser dans le vide à l’autre bout. On dirait une métaphore de l’amour, se disait-elle sans très bien savoir ce qu’elle entendait par là. On se demande ce que ces deux extrêmités lient, c’est un lien, un simple lien inerte, à porter entre ses deux mains comme un linge sacré, comme un graal, ou au contraire à arrimer quelque part et à tirer, tirer, pour faire venir la chose de l’autre côté et la corde est comme un prolongement du bras, ou plutôt comme le bras de la chose de l’autre côté, la chose que l’on tire à nous ou qui nous tire à elle, ça dépend du point de vue. Elle imaginait des poulies, ou au moins une, la corde supportant d’un côté le poids d’une grosse pierre de calcaire, de l’autre son poids à elle, et les deux, elle et la pierre de calcaire, suspendues, à un mètre du sol, se souriant, elle essayant, à la force des bras, de se hisser un peu plus haut sur la corde tendue – y parvenant, se voyant alors aussitôt redescendre immobile tandis que la pierre montait un peu de son côté, qu’elles redevenaient voisines de palier– et cela, ce petit bout de chemin, des deux côtés, pour que se constitue à nouveau un palier commun, cela avait lieu sans effort par le simple miracle des forces, des poids, des mesures, des équilibres. Cet équilibre des niveaux c’est comme l’eau dans les écluses, ou son acheminement dans les fontaines, (se disait-elle) l’eau une fois pompée se met à courir de bas en haut, à l’inverse de son poids, tout ça pour ne pas rompre la continuité de son corps vivide, une force aspire un peu d’eau et le petit peu d’eau aspiré tient tellement à toute la masse, qu’il l’entraine à la queue leu leu dans le tuyau, et tout, absolument tout se trouve aspiré par le haut, sauf peut-être quelques petites gouttes, ou plutôt une très fine nappe d’humidité épanchée comme une traine de mariée qui n’a pas eu la force se mettre aussi en route, qui est restée piégée dans les granulés de la pierre du bassin, ou dans ses micro-mousses, et tout cela, ces histoires de force et de gravité, il parait que ça a à voir avec la lune, le soleil, les planètes, ça me dépasse (se disait-elle). Et puis cette corde, elle fait des nœuds, des nœuds superbes, des nœuds qui attachent, et d’autres qui détachent – non je m’égare, une corde toute seule ne fait pas de nœuds, ou juste des nœuds sur elle-même, un, deux, ou trois…peut-on faire en sorte, avec les nœuds, qu’une corde ait trois extrêmités plutôt que deux et ce sans la couper ? Non, je ne crois pas : une corde définit un chiffre pair d’extrêmités. Même si on la coupait en deux, elle n’aurait pas trois extrémités non plus, elle en aurait 2+2, c’est-à-dire 4. Et 4 ca n’est pas trois. Elle ne pourrait pas avoir un nombre impair d’extrémités. 4, 8, 16 oui si chaque fois on coupe la corde en deux, et puis chacune des deux cordes en deux, et encore une fois tout en deux. Ou bien 4, 6, 8, 16 si on coupe la corde en deux, et puis une seule des deux cordes en deux, et puis encore juste une corde en deux et puis tout à coup, crac, toutes les cordes en deux. En tout cas, ce serait toujours un chiffre pair. On pourrait même dire qu’avec une corde et ses extrémités on peut parcourir tous les chiffres pairs qui existent : 12 334 par exemple. Combien faut-il de cordes pour faire 12 334 extrêmités ? Eh bien , c’est simple, il suffit de diviser par deux, et ça donne 6 162. Non, je m’égare, 6 167 cordes. Et comment arrive-t-on à 6 167 cordes à partir d’une corde ? éh bien, il faut couper, couper, mais c’est sûr qu’il ne faut pas toujours couper toutes les cordes par deux, par ce que sinon 6 167 serait un chiffre pair – ce qu’il n’est pas.

Je raisonne, je raisonne, mais quelle importance, 6167 cordes ni une de plus, ni une de moins, tout cela est du vent ; en fait je claironne, je claironne à pleins poumons bien plus que je ne raisonne, et quelle joie ! (se disait-elle) quelle joie de claironner à pleins poumons !

car même si je coupais ma corde en deux, elle n’aurait pas 4 extrêmités, elle serait devenue deux cordes avec chacune deux extrêmités, voilà tout. Et c’est ainsi que ma corde n’aura jamais 12 334 extrémités! Allez-vous en vains échafaudages ! Dispersez-vous ! Rentrez-chez vous, extrémités, toutes autant que vous êtes ! Je claironne, je claironne ! A moins de considérer que la corde coupée continue à exister et à pouvoir être dénombrée ? Auquel cas, une corde coupée en deux donnerait trois cordes ; elle –même ( à l’état de fantôme) et les deux nouvelles, et ainsi de suite…de là à dire qu’elle aurait 6 extrêmités, à elle toute seule, il y un monde, quand même, il y a un monde…Et puis, soyons réaliste, ma corde ou n’importe quelle corde coupée en deux donnerait deux cordes plus courtes que la corde première, deux cordes qu’on ne pourrait pas couper indéfiniment en deux, parce qu’à la fin on obtiendrait des bouts vraiment trop courts pour qu’on puisse les appeler corde. Avec un bout de corde trop court on ne peut plus faire de nœuds ni d’ondulation, on ne peut plus rien faire circuler, on obtient une chose un peu rigide sans souplesse, et dont on ne peut plus démultiplier les extrêmités. On peut juste peut-être effilocher les bouts. C’est sinistre. J’espère que je n’aurai jamais affaire à des bouts de corde trop courts. En tout cas, ma corde aussi souple soit-elle ne saurait avoir plus de deux extrêmités. Seulement deux extrêmités pour une corde, pour toute corde, même pour ma corde, si jolie, si longue, si bien tressée. Seu-le-ment deux. C’est comme ça. C’est étonnant quand même, mais je crois que c’est définitif. . Bon mais on peut brouiller les pistes, les chemins entre ces deux extrêmités, mais peut-on donner l’impression, qu’il y a plus que deux…Avec cette corde, évidemment je pourrais attacher W. à une chaise: la corde glisserait autour de ses chevilles comme un serpent …. ksss kssss c’est moi, je vais passer par là et puis repasser par ici et encore par là, et des fois je serais proche et des fois un peu plus loin, et à la fin, au bout du bout de la corde, tu seras toute attachée, et d’abord je vous laisserai la chaise et toi, à votre joli attachement tout cousu d’amour, de baisers, d’éloignement, de retours, ksss, kssss, et puis et puis après j’irai….

Seulement deux extrêmités ? Certes, mais il s’en passe des choses entre ces deux extrêmités, ça s’accroit, se gonfle et s’effondre, et il en passe du corps aussi, certes, et puis de l’affectif, tiens donc, mais tout s’écroule aussi comme du même mouvement et ça n’a pas de fin, je ne sais pas m’arrêter, je laisse venir des châteaux en Espagne qui grandissent puis tombent en cendres puis renaissent de leurs cendres, tiens, je l’appelerai « Sandrine », cette corde.

«Sandrine, Sandrine, m’entends-tu ?  Elle ne me répond pas. Mais ça ne veut pas dire qu’elle ne m’entende pas, ça non. Il y une pulsation dans ce silence, une pulsation qui oscille entre quelque chose et rien du tout. Ce silence, je l’appellerai le silence de Sandrine.

 

 

 

 

Elle me tient compagnie. Oui. Bon, ça ne s’est pas fait comme ça. D’abord je l’ai oubliée dans un tiroir, et puis un jour je me suis demandée où elle était, et puis un autre jour je l’ai cherchée, et j’ai fini par la retrouver, la sortir de son tiroir. Et c’est vrai qu’à partir du moment où je me suis intéressée à elle, elle a acquis une présence étonnante.

Et puis toutes ces questions sur « combien » de solutions possibles à partir d’un problème donné…Manifestement, il n’y a pas que Sandrine dans ma vie, je veux dire dans ce versant là de ma vie. Il y a aussi les interrupteurs. Un jour, je me suis retrouvée face à quatre interrupteurs collés les uns aux autres comme des frères siamois. J’avais une lampe à allumer, une autre à éteindre mais il m’a fallu cinq ou six essais avant de trouver la bonne combinaison. Cinq ou six essais pour quatre interrupteurs. Et alors je me suis demandée : avec quatre interrupteurs, combien de configurations lumineuses possibles ? Eh bien la réponse, je veux dire la réponse générique qui permet de trouver la solution pour 4 interrupteurs mais aussi pour 15, est terriblement simple, mais je ne l’ai trouvée qu’au bout d’une longue recherche, en procédant manuellement comme on dit (quelle drôle d’idée), en comptabilisant une à une toutes les possibilités avec trois interrupteurs, et puis 4 et puis 5; puis, j’ai comparé les cas particuliers, et lorsque j’ai trouvé la formule générale qui faisait passer directement du nombre d’interrupteurs au nombre de configurations possibles, et que j’ai compris sa logique (comme on dit) , ça m’a fait l’impression d’un grand calme sur la mer, à vrai dire ça m’a fait l’impression d’un petit matin frais et brumeux sur la mer, loin de tout comme le jour où nous sommes arrivés au petit matin dans une brume telle aux Baléares qu’il avait fallu me mettre à la proue du bateau, le Léopold, et je ne cessais de sonner de la corne de brume et je devais crier si je voyais la moindre forme opaque émerger du brouillard. Bon, ça m’a fait cette impression de calme, de douceur, de distraction et d’irrépressible danger.

 

De danger, parce qu’à la considérer, ma solution, elle ne résolvait pas grand chose, car moi, je m’étais posée la question en termes de groupe : je m’étais dit « avec 15 interrupteurs différents (par exemple) combien puis-je faire de groupes de luminaires allumés ? ». Je voulais faire des sous-divisions, des familles, des alliances, opérer des transferts, des rééquilibrages. Or, la solution que j’ai trouvée, elle, elle montrait qu’il fallait penser les choses au niveau de chaque luminaire, allumé ou éteint et ce fut une tristesse pour moi, et sans doute même une catastrophe intime, de laisser se défaire les groupes au profit du rayonnement un peu solitaire de chaque unité, de chaque unité et pas même de chaque individu, car on n’ est individu que d’une espèce n’est-ce pas, soit d’un groupe ou à la frontière de plusieurs groupes, mais l’unité, elle, l’unité n’appartient plus même au monde, si ?

Tiens, je crois être entrée dans la monotonie des choses, là où plus personne ne m’écoute, ne me suit, là où tout le monde s’est endormi d’ennui, sauf moi, je veille, je veille dans le grand brouillard du monde, je veille dans les plaques d’insensibilité qui dérivent à la surface du monde, je veille dans le bavardage excessif de la pensée livrée à on ne sait quoi, dans ses rouleaux d’écume, je veille, je veille, et j’échafaude, j’échafaude des combinaisons, des accumulations, des migrations, des déplacements de population, quand bien même ça serait des populations de nombres, ou d’interrupteurs, ou de bouts de cordes.

 

 

 

Et donc les nombres, face à un problème donné, on ne comprend pas exactement ce qui gouverne leurs relations, on est juste effaré devant des phénomènes exponentiels, ( avec 5 interrupteurs, par exemple, seulement 5, il y a trente-deux configurations lumineuses possibles, et avec 7 éh bien avec 7- et c’est vite fait 7 interrupteurs dans un appartement, éh bien avec sept interrupteurs, il y a plus de cent configurations lumineuse possibles, et avec 12 interrupteurs….) des phénomènes d’une certaine manière démesurés, violents comme des tourbillons d’eau, et puis on trouve la logique de l’histoire, comme on dit, ou plutôt une logique, plutôt décevante, décalée, à côté de la plaque mais qui indéniablement, explique la façon dont se forment ces tourbillons, et tout semble redevenir très calme, c’était très simple en fait, juste un peu de poudre aux yeux…

 

ça redevient calme mais ça reste inquiétant je dois dire, parce que la formule trouvée, celle qui fait passer du nombre d’interrupteurs au nombre de configurations possibles, indépendamment du fait qu’elle ne résoud rien, cette formule, c’est désormais comme une sonde jetée vers l’infini, elle produit des nombre vertigineux : quinze interrupteurs, trente-neuf mille soixante-huit possibilités, non, je m’égare, trente-deux mille sept cent soixante huit, possibliltés, vingt-quatre interrupteurs, …certes il est peu probable de se retrouver un jour face à un mur tout couvert d’interrupteurs certains sur on d’autres sur off, et les uns et les autres variant comme les 234 000 yeux d’Argus dont les uns se ferment, les autres s’ouvrent de façon aléatoire, entrainant des phénomènes d’irrisation, une impression de vent dans le feuillage, et une envie de savoir, combien de possibilités…quoique…quoique… en tout cas peu importe, ce qui compte maintenant c’est la formule, c’est la perspective qu’elle ouvre dans l’espace des nombres, une perspective qui permet de courir tout droit vers le bout du bout des nombres, de façon toujours plus rapide, en faisant des bonds de plus en plus gros, en piochant des nombres de plus en plus grands – mais dans une seule direction, toujours la même, celle que la formule indique, de son petit geste décidé comme celui de la statue du roi Jean, pointant son épée de conquérant vers l’Atlantique, comme s’ils allaient, lui et son cheval, bondir vers le rivage, quitter Lisbonne à tout jamais, traverser l’océan au galop, tout droit, toujours tout droit vers les terres à venir, et on se doute bien qu’ailleurs dans l’espace des nombres, ailleurs, il se passe d’autres choses, on finit par se dire que notre petite formule qui trace sa vaste route parmi les nombres ressemble à un dictateur en goguette dans les pays dévastés qu’il affame : ce ne sont sur le bord des routes que villages calmes, souriants et ordonnés, mais faux, si faux,; et en même temps, à force de faire des enjambées de plus en plus grandes dans l’espace des nombres, on se dit bien qu’un jour on va se casser la gueule, que des nombres énormes vont se présenter à nous, des nombres qu’on n’aura pas le souffle de prononcer jusqu’au bout, des nombres comme des pythons géants, plein d’anneaux dorés. On finit par se demander si ces nombres existaient avant que notre formule ne les convoque, ou si ce n’est pas elle qui les génère, si elle n’a pas pris avec son petit moteur une autonomie insoupçonnée, si elle ne fabrique pas une immense quantité de nombres en série, comme des ateliers chinois déréglés une floraison effrayante de Mickey de plus en plus grands et menaçants, on se demande depuis quels espaces ils surgissent soudain, ces nombres et où ils étaient avant que notre formule ne les sorte de leur nasse. Du reste on comprend bien vite qu’elle peut sortir bien plus de nombres que nous pourrons jamais en penser, que nul sans doute ne pourra jamais penser, ou simplement dire, ou juste consigner, ça fait belle lurette qu’on a quitté le rivage de la pensée– qu’une machine programmée pour cela pourrait afficher peut-être mais à condition de vivre jusqu’à la fin des temps et d’avoir un écran infini. On finit par penser à sa formule comme à une ligne de pêche incroyablement fructueuse , ou un petit trait tendu entre l’être et le non-être, un indélébile petit trait noir, un tout petit bout de corde incroyablement productif, aussi agité qu’un médium épileptique. Je n’y ai pas pensé, tout à l’heure, mais si je n’avais qu’un seul petit bout de corde, je le tremperai dans de l’encre et je tamponnerais, tamponnerais, tamponnerais.

On a beau ne pas être superstitieux, les nombres immenses ça donne toujours un peu envie de rire ou de trembler, ça laisse toujours un peu embarrassé, surtout lorsqu’on essaie de penser de combien d’unités ils sont composés, et je n’ose plus évoquer la question de leur morcellement en plusieurs groupes, terres rivages, traver… comme lorsqu’on se trompe de numéro de téléphone et qu’on appelle quelqu’un à qui, précisément, on n’ a rien à dire : « ah, tiens c’est toi ? » et tout à coup, à côté de nous, dans la chambre, c’est comme si se tenait, attentif et concerné, un immense squelette de dinosaure. « Comment vas-tu depuis tout ce temps ? ».

3 123 456 754 897 629 871 652 244, par exemple. Sacré poisson, non ? Essayez donc de le dire ce nombre, de le dire, de prononcer son nom, l’Unique et doux nom de ce nombre,  et on verra si vous n’irez pas buter contre, contre quoi, au juste ? et si faute de langue des nageoires ne vous pousserons pas au bout des bras. Et pourtant, ce nombre, ce n’est que poudre jetée aux yeux, cendres merveilleuses, joyeuses cendres. C’est un serpent de pacotille, de carnaval, de manga. Et donc la question c’est juste celle-ci : est-ce que vraiment les nombres se comportent de façon rationnelle ? Ou encore, car c’est un peu la même question ; est-ce qu’ils existent vraiment ? Je veux dire avant qu’on les nomme ? Je veux dire avant qu’on les écrive puisqu’on n’arrive pas à tous les nommer ? Je veux dire avant qu’on invente la possibilité de les écrire, puisqu’on ne pourra jamais tous les écrire ? Et s’ils n’existent pas vraiment, une fois qu’ils existent pour de faux, est-ce qu’on peut s’en débarrasser ? Et la réponse est évidemment non. Une fois qu’ils existent, les nombres, on ne peut plus s’en débarrasser, et ça grouille, ça grouille, ça se défait, ça se reforme, ça disparait, ça revient, ailleurs autrement, intermittent ou continu on ne sait plus trop. C’est pourquoi – quelle joie ! – dans tout ce brouillard, je veille, je guette, je sonne, je sonne et je claironne !

 

Sandrine en liberté