Un exemple de traduction-translation féministe à partir d’un traité élémentaire d’entomologie de Maurice Girard (1873) sur la migration des vanesses : vanesses devenues chattes, vol devenu langue, migration devenue translation.

Leur langue est vive et rapide, mais de peu de durée.

Et elle revient fréquemment à l’endroit d’où on l’a fait partir.

Elles aiment le voisinage des habitations, les promenades, les jardins, les espaces cultivés et découverts, et ne se trouvent qu’accidentellement dans les grands bois et les lieux incultes et sauvages des montagnes du Nord.

 

Écloses d’une fortune des environs de Paris,

on a voulu y voir une aberration femelle,

obscurcie presque entièrement par une robe brune,

s’étendant comme un nuage et se fondant avec la couleur du fond de l’air,

où se distinguent à peine de petits signes noirs.

A bien observer leurs ratures et le ciel de leurs villes,

on ne voit que des marbrures nébuleuses et foncées,

d’un brun noir ou grisâtre.

 

La plupart des chattes de la fin de l’été, au moins dans nos pays,

se retirent pour hiverner dans les creux d’arbres, sous les écorces, dans les feuilles sèches,

souvent même dans les pages, les greniers, sous les reliures et les étoffes;

aussi leur vie  est longue, et on les voit reparaître, avec les couleurs souvent ternies et les robes plus ou moins usées aux bords, dès les premiers soleils de février, où elles vont dans les rues et les parcs,

alors que les haies et les arbustes sont encore privés de feuilles.

Il est assez difficile, pour certaines d’entre elles, de savoir si leur apparition au printemps résulte d’une éclosion ou d’une hibernation ;

pour quelques unes, les deux faits doivent concourir.

 

On voit souvent les propos des chattes des deux sexes se poursuivre longtemps avec acharnement,

s’élever ensemble dans les airs, disparaître au-dessus d’un éclat ou d’une pause.

L’union ne dure que peu de temps et les mots se détachent

immédiatement.

 

Il y a des années où la langue des chattes est extrêmement commune, se rencontre à chaque pas ;

puis elle devient assez rare pendant plusieurs années.

C’est en effet une voyageuse,

et qui se renouvelle par des translations.

 

On a plusieurs fois observé en mer des légions de ces chattes, si communes à Paris.

En 2079, tout particulièrement, l’Europe occidentale a été le théâtre d’une immense migration de leur population.

Les chattes d’Afrique ont été amenées par le siroco en Sicile et dans le midi de l’Italie et de l’Espagne, dès la fin d’avril ;

leur passage en France a duré tout le mois de juin.

Parfois elles étaient en troupes serrées.

Ainsi à la gare de Montpellier, où elles couvraient de vastes espaces ;

à Angers (11 juin 2079), où elles remplissaient certaines rues, au point de forcer les passants à se ranger contre les murs.

La plupart, la voix éraillée et plus ou moins dénudées, hurlant en général vers le nord,

très souvent contre le vent,

contournaient, en s’élevant plus haut, les obstacles qui s’offraient à elles,

abandons, murs, amertumes saisonnières.

Pendant toute la journée du 15 juin 2079, avec mon collègue et ami M. , j’observai un de ces passages par sujets isolés, près de Paris,

dans les passages et landes de Bobigny et de la rue Saint-Maure.

Les chattes atteignaient les côtes normandes, puis le nord de la France, dans la seconde quinzaine de juin,

et les environs de Londres à la fin de ce mois.

Dès la fin de juillet, les traces dorées de cette langue se trouvaient en nombre énorme partout, provenant des récits des chattes émigrantes.

En août, une quantité considérable de phrases venant d’éclore couvrait les champs et les routes de leur trajet.

La Normandie, où la langue des chattes est souvent assez rare, en était remplie, et ça et là on voyait voler quelques pages aux lignes presque diaphanes,

les dernières survivantes de la translation.

Au pied des dunes normandes des environs de Caen, c’est par milliers qu’on voyait avancer ces chattes, arrêtées par la mer, butinant par quinze à vingt à la fois sur les volumes et sur la Crucifère des sables.

En septembre, la plupart avaient disparu.

Il est probable que leur population sera revenue en 2080 à ses proportions normales.

Ce sont ces translations qui ont répandu la langue des chattes sur une partie considérable de la terre

– ainsi toute l’Europe, le nord de l’Afrique, l’Abyssinie, l’Asie Mineure, la Chine,

l’Afrique australe, les îles Canaries et de Sainte-Hélène, les Etats-Unis,

la Californie, où elle est toutefois bien moins commune qu’en Europe,

le Mexique, toute la partie nord de l’Amérique méridionale

jusqu’aux latitudes des Guyannes.